6 – Clermont-en-Argonne pendant la Grande Guerre

La ville avant l'arrivée des Allemands

Après l’échec des offensives françaises à la bataille des frontières – la journée du 22 août 1914 est la plus meurtrière de l’histoire de l’armée du pays avec environ 25 000 tués – et que JOFFRE a ordonné le repli, les Clermontois assistent au passage des émigrés des régions envahies. Effrayés par leurs récits, un grand nombre d’entre eux décide de partir. Le « Bulletin meusien » va publier régulièrement dès septembre les adresses des réfugiés meusiens.

Les troupes se replient, harassées. Avant l’arrivée de l’ennemi, les blessés sont évacués à la gare et le 4 septembre au matin, les autos sanitaires viennent chercher les tout derniers intransportables par le train. À l’hospice, sœur GABRIELLE refuse de partir avec 3 de ses sœurs ; rien n’a été prévu pour évacuer les 42 vieillards. À 14 h, une batterie d’artillerie prend position derrière la côte de Sainte-Anne et tire sur l’ennemi pour couvrir la retraite des régiments. La riposte est immédiate, Clermont est bombardée. Le bombardement, peu nourri et intermittent, une soixante d’obus ont été envoyés, dure de 14 h 30 à 19 h et ne fait pas de victimes.

Plusieurs maisons et granges sont éventrées. Le dégât le plus important est la rupture de la canalisation principale d’eau devant le magasin MANTERNACH qui est détruit. Celle-ci a pour effet de vider les réservoirs et la pénurie d’eau va irriter les Allemands qui ne pourront abreuver ni leurs chevaux ni la troupe et empêchera les habitants de lutter contre l’incendie.

L'occupation allemande

Le 5 septembre vers 2 h du matin, les 121e et 122e régiments d’infanterie wurtembergeois et les uhlans du prince de WITTGENSTEIN entrent dans Clermont. A 5 h 15, 3 officiers se présentent à l’hospice et demandent à sœur GABRIELLE de visiter les locaux pour accueillir leurs blessés. Elle s’exécute mais s’oppose fermement à l’officier qui voulait réquisitionner le dortoir de ses vieux pensionnaires. [voir en rubrique Personnages célèbres : https://www.clermont-en-argonne.fr/soeur-gabrielle/]

Le maire étant parti, le colonel lui demande de lui signaler un homme capable de s’entretenir avec l’occupant. La religieuse recommande Edouard JACQUEMET qui est nommé bourgmestre de la ville. [voir en rubrique Personnages célèbres : https://www.clermont-en-argonne.fr/edouard-jacquemet/]

Toute la matinée, les soldats ennemis se livrent à un pillage systématique des habitations et des commerces, à l’exception de celles que les officiers se sont réservées. Vers 14 heures, le feu se déclare dans la maison de l’horloger NICOLAS. Attisé par un vent violent, mais aussi alimenté par le pétrole et les pastilles incendiaires répandus par l’ennemi, l’incendie se propage et dévore la presque totalité de la ville. À l’hospice, sœur GABRIELLE est inquiète, bien que l’officier allemand lui ait promis que les bâtiments seraient épargnés. Le feu est tout proche, déjà les vitres cassent sous l’effet de la chaleur. Alors, elle va trouver ce dernier et lui dit : « Mon colonel, si un officier français m’avait dit ce matin  » Votre hôpital sera respecté « , je l’aurais cru car chez nous la parole donnée compte, mais je vois qu’en Allemagne il n’en est pas ainsi ».

Après que l’officier a bondi sous l’insulte, elle croit sa dernière heure venue mais il fait venir des sapeurs qui font sauter les murs des maisons voisines en flammes et combattent le feu. L’hôpital-hospice est épargné. (collection particulière)

Le lendemain matin, ce sont 206 maisons et 71 granges et écuries qui sont parties en fumée, ainsi que la mairie et l’église.

Trois personnes de passage, le maire de Vauquois M. Eugène POINSIGNON, son petit-fils Raymond âgé de 7 ans ainsi que M. Victor JEANNEL de Neuvilly, qui s’étaient réfugiées dans une grange, ont été tuées par balles durant l’incendie par des Allemands ivres qui cherchaient de l’argent.

M. JACQUEMET, ancien directeur de la Grande École des Arts et Métiers d’Angers, doit gérer de nombreuses situations délicates avec les Allemands qui ont la hantise du franc-tireur et du soldat soi-disant embusqué dans les bois voisins. Plusieurs fois, ils croient entendre des coups de feu et ils prennent des otages en menaçant de les faire fusiller, avec parmi eux l’aumônier de l’ambulance, le père DUTHOIT, et sœur GABRIELLE qui se dévouent pourtant à soigner les blessés français ou allemands. Cette dernière est même mise plusieurs fois en joue devant un mur par un peloton d’exécution. Les habitants doivent non seulement subir les tracas et les offenses de l’envahisseur mais les plus valides aussi sont soumis à des corvées.

Les Allemands avaient laissé sans soins depuis 8 jours 25 soldats français blessés qui mourront tous de la gangrène. Après sa défaite à la première bataille de la Marne, l’ennemi se replie par milliers en direction de Varennes-en-Argonne et abandonne ses blessés. L’occupation prend fin le matin du 14 septembre 1914 vers 8 h 45 et le 28 septembre,  le général Frédéric MICHELER, qui commande le Ve Corps de la IIIe Armée du général SARRAIL, établit son Quartier Général à Clermont.

La vie à Clermont

Sœur GABRIELLE à l’honneur

Le 27 novembre 1914, le président de la République Raymond POINCARÉ vient à Clermont féliciter sœur GABRIELLE pour son attitude et s’engage à revenir en Meuse lui remettre la croix de la Légion d’honneur, ce qu’il fera le 13 septembre 1916 à Bar-le-Duc après qu’elle a été citée à l’ordre de l’Armée le 27 avril précédent. Le gouvernement porte à la connaissance du pays au Journal Officiel du 4 décembre 1914 la belle conduite de la religieuse. Dès lors, sa renommée est telle que de nombreuses personnalités viennent la rencontrer à l’hôpital où elle s’occupe des soldats blessés ou malades. Les journaux français et étrangers relatent son attitude courageuse ainsi que les malheurs de la ville martyre.

Gomez CARILLO, chroniqueur de guerre pour les journaux espagnols et latino-américains, est un des premiers à venir la rencontrer avec Edouard JACQUEMET ; il revient en janvier 1915 et publie son ouvrage « Parmi les ruines » dans lequel il consacre un chapitre à Clermont-en-Argonne. Edith WHARTON, qui collecte des dons, a obtenu une autorisation exceptionnelle de parcourir la ligne de front pour visiter les hôpitaux. Elle rencontre sœur Gabrielle à Clermont le 28 février 1915 et elle assiste en sa compagnie, depuis les jardins en terrasse en face de l’hôpital, aux assauts meurtriers des 46e et 89e régiments d’infanterie sur la butte de Vauquois ; la romancière américaine raconte cet épisode sanglant de la bataille dans le chapitre « Argonne » de son livre « Voyages au front ». Jehan TESTEVUIDE, célèbre illustrateur affecté au Ve Corps d’Armée à Clermont, lui dédie en juin 1915 son premier album de 42 caricatures ; le deuxième album est dédié au capitaine Charles BESNIER, détaché comme observateur à l’escadrille N 37, tué en combat aérien le 6 février 1916 à Dombasle-en-Argonne.

Militaires et civils cohabitent

Le front s’est stabilisé à environ 10 km sur une ligne qui va de Vauquois au Four de Paris, hameau près de Lachalade, en passant par la Haute Chevauchée. Les combats font rage, la forêt d’Argonne est dévastée par les obus et les entonnoirs de mines. Les morts sont enterrés dans les cimetières ouverts à proximité du front et les blessés arrivent nombreux à l’hôpital où ils sont soignés dans les ambulances militaires ; ceux qui sont transportables sont ensuite évacués par le train.

 À la fin de la guerre, le cimetière de Clermont, plusieurs fois agrandi, renferme les corps de 972 soldats morts de leurs blessures, dont 6 Américains, 6 Italiens et 7 Allemands.

La halle aux marchandises de la gare a été aménagée en poste d’évacuation ; deux baraques et une tente Bessoneau constituent les annexes. En période d’attaque, un train sanitaire est à quai et il complète les moyens d’abris des blessés.

Évacuation des blessés en gare de Clermont (collection particulière)

(Photographie La Contemporaine, fonds Valois)

Les militaires sont très nombreux et viennent au repos à l’arrière du front où des baraquements ont été installés pour le logement. Sur la place, les civils ont installé deux cantines, « À la prise de Vauquois »  et « À la gloire du Ve Corps », où les soldats peuvent venir boire et manger.

Quelques familles vivent à Clermont dans les rares maisons qui ont échappé à l’incendie ou même dans les caves. L’école a été installée juste devant les ruines de la mairie.

La commune enregistre 7 naissances en 1915. La situation est plutôt calme mais les conditions de vie sont très difficiles pour les civils qui sont aidés par la sous-préfecture pour se ravitailler.

Le général Frédéric MICHELER est grièvement blessé

Le 5 ou 6 Juillet 1915, le général Frédéric MICHELER est gravement blessé à la tête au cours d’une tournée d’inspection en forêt d’Argonne au Ravin des Meurissons. Transporté à l’hôpital de Clermont, il est trépané.

(Photographies La Contemporaine, fonds Valois)

Après cette intervention il quitte l’hôpital le 15 juillet ; sœur GABRIELLE assiste à son départ devant la porte de l’hospice. Il est immédiatement remplacé par le général HALLOUIN (à droite)


Une escadrille s’installe à Clermont, la MF 2

Quand la guerre éclate, la MF 2, commandée par le capitaine Léon BRETEY, est stationnée à Verdun. L’escadrille est équipée d’avions Maurice FARMAN MF 7. Elle est rattachée le 2 août à la IIIe Armée, créée le même jour et commandée par le général RUFFEY qui établit son Quartier Général à Clermont le 5 avant de le transférer à Verdun le 9 du même mois. Après un court passage fin août sur le terrain de Varennes-Cheppy, la MF 2 revient à Verdun le 1er septembre 1914.

Clermont accueille la MF 2 le 6 février 1915. Les aviateurs sont chargés de missions de reconnaissance aérienne à faible portée, de réglage de tir des batteries d’artillerie, de défense contre les avions ennemis et de bombardements. Au cours de ses nombreuses missions, 3 équipages sont tombés en Argonne et les pilotes ainsi que leurs observateurs ont été tués.

Le terrain de la M.F.2 à Clermont-en-Argonne (Photographie Cne Bretey ; Collection Bruno Moreau)

Parmi les aviateurs présents à Clermont figure Louis ROBERT DE BEAUCHAMP, nommé capitaine commandant de l’escadrille N 23 le 08/12/1915. Il devient célèbre en devenant l’auteur des premiers bombardements à grande distance en Allemagne : le 02/09/1916, il bombarde l’usine KRUPP à Essen et le 17/11/1916, il bombarde la gare de Munich ; comme le retour en France est impossible, il traverse les Alpes et atterrit dans la région de Venise.

Après la destruction de ses hangars, l’escadrille doit se replier de 10 km près d’Autrécourt-sur-Aire, le 22 mars 1916, après avoir stationné quelques jours à Auzéville.

Clermont, sous les bombes, est évacuée

Un comité d’assistance se réunit à Verdun le 18 février 1915 et décide de lancer un concours d’architectes pour présenter un plan de la nouvelle localité à reconstruire. Ce projet n’aboutira pas car le 21 février 1916, un déluge de feu s’abat sur Verdun ; en deux jours, 2 millions d’obus tombent sur le front de Verdun. À Clermont, qui n’est éloignée que de 30 km de Douaumont, le bruit continu et intense des explosions inquiète les habitants. Leur inquiétude est justifiée car le matin du 1er mars, la gare est bombardée. Le lendemain, la population civile de Clermont est évacuée à Bar-le-Duc à l’exception du maire-administrateur M. Jacquemet et de son épouse dame de la Croix Rouge, ainsi que de quelques personnes utiles au service. L’hôpital, lui aussi bombardé, doit être déplacé de 7 km dans le village de Froidos. Sœur GABRIELLE reste attachée à l’ambulance 3/5 de cet hôpital qui accueille 400 à 500 blessés par jour. Elle est affectée au pavillon des contagieux.

Une nouvelle visite des correspondants de guerre américains

Début septembre 1916, Will IRWIN, Herbert COREY et Arthur GLEASON, 3 journalistes correspondants de guerre américains, reviennent à Clermont. Emile Hovelaque, inspecteur général de l’instruction publique et ami du président Thomas Woodrow WILSON, les accompagne. Alors qu’ils croient qu’il n’y a plus de civils à Clermont, ils apprennent que M. JACQUEMET, qui fait fonction de maire depuis la libération de Clermont ainsi que de juge de paix, est resté ici avec son épouse. Le couple s’est réfugié sur le plateau de Sainte-Anne dans une petite cabane près de la vieille chapelle qui n’est pas encore détruite par les obus. En cas de bombardements, ils peuvent se réfugier dans un abri souterrain. Les Américains vont les rencontrer et le couple leur a raconté le pillage et l’incendie de Clermont, la perte de leur maison, une des plus belles de la ville. Le roi de Prusse GUILLAUME Ier l’avait occupée fin août 1870 avant de prendre la route de Sedan et battre l’armée française.

Le maire leur a fait découvrir le magnifique panorama qui s’offre aux visiteurs à l’extrémité de la colline. Les correspondants ont appris à M. JACQUEMET que la République venait de le récompenser en l’élevant au grade d’Officier de la Légion d’honneur. Après avoir pris un repas sous les grands arbres au cours duquel un officier a retracé l’histoire de la ville, les 3 Américains sont repartis avec leurs notes et leurs photographies. Au retour de leur voyage sur le front, deux des journalistes ont publié un livre en 1917 et chacun d’eux a écrit un chapitre consacré à Clermont-en-Argonne : « Behind the Guns » dans son ouvrage « The Latin at War » pour Will IRWIN et « The Mayor of the Hilltop » dans son ouvrage « Our Part in the Great War » pour Arthur GLEASON. Quelques jours plus tard, le 10 septembre, les Jacquemet, totalement isolés, ravitaillés par l’armée, quittent Clermont où la vie est devenue trop difficile et partent s’installer à Bar-le-Duc.

Edouard JACQUEMET et son épouse Amélie BARKER accueillent les journalistes américains devant leur cabane. (Photographie tirée du livre d’Arthur GLEASON)

Clermont dans les expositions de propagande

Dans un article intitulé « Le Musée des attentats allemands » publié dans « Le Petit Parisien » du 30 juillet 1915, Paul GINISTY, inspecteur des Monuments historiques, avait émis l’idée d’une exposition à Paris qui montrerait des statues brisées et des œuvres d’art mutilées par l’ennemi pour dénoncer la sauvagerie allemande. Le sénateur de la Meuse Charles HUMBERT, vice-président de la commission sénatoriale des armées, donne les moyens matériels à Paul GINISTY de parcourir la ligne de front afin de sélectionner des objets à présenter et il organise l’exposition au Petit Palais. Celle-ci est ouverte au public le 25 novembre 1916 alors que s’achève la bataille de Verdun. De nombreux objets de Clermont et de Vraincourt, son hameau, sont présentés : cloche brisée, statue décapitée, porte de tabernacle cassée, missels tachés de sang et troués par les éclats d’obus, etc.

L’église Saint-Didier de Clermont-en-Argonne, incendiée le 5 septembre 1914, et l’église Saint-Rémi de Vraincourt, bombardée le 20 mars 1916 pendant la messe. (collection particulière)

Peu avant la fermeture de ses portes le 4 décembre 1917 et alors que le grand spectacle « Hero Land » va ouvrir à Grand Central Palace, le ministre français des Affaires étrangères sollicite quelques communes pour obtenir le prêt d’objets destinés à des expositions itinérantes à travers les Etats-Unis. Une telle exposition n’avait pas été possible avant l’entrée en guerre du pays.

Au total, 16 objets vont partir pour l’Amérique, dont 3 antiques statues brisées de Verdun et 3 objets de Clermont et son écart Vraincourt, deux villes connues pour le malheur qu’elles ont vécu. C’est ainsi que le battant de la plus grosse des 5 cloches de l’église Saint-Didier, la seule à ne pas avoir entièrement fondu, la série de 6 petites corbeilles fleuries du 18e siècle en bois sculpté et la cloche brisée de Vraincourt vont être exposées à travers tous les États-Unis dans les « War Expositions ». Une structure démontable, le « Temple de France », construite sur le modèle de la Tour des Vents à Athènes, abrite les reliques.

La grosse cloche et son battant (collection particulière)

Les « War Expositions » débutent le 7 juillet 1918 à San Francisco et s’achèvent le 21 juillet 1919 à Milwaukee.  Avant de rentrer en France, les reliques sont exposées une dernière fois du 27 octobre au 27 novembre 1919 à New York dans l’église de l’Ascension sur la 5e Avenue avec 22 tableaux de la « Flag Serie » de CHILDE HASSAM.

L'arrivée des premiers soldats américains

Débarqués à Brest en avril 1918, les 371e et 372e régiments d’infanterie (RI) de la 93e division  d’infanterie (DI) américaine vont s’entraîner en Meuse jusqu’au 6 juin dans le secteur de Condé-en-Barrois et Rembercourt-aux-Pots, puis rejoindre la région de Clermont-en-Argonne. Comme ce sont des régiments noirs et que le corps expéditionnaire américain ne veut pas les voir combattre à côté des blancs, ils sont transférés à l’armée française et viennent renforcer par ordre du 12/06 la 157e DI commandée par le général Mariano GOYBET. Cette division prend alors le nom de « Red Hand Division » et sur son drapeau est ajouté celui des Etats-Unis.

L’État-major de la 157e DI occupe les abris souterrains creusés au flanc de la colline Sainte-Anne par un régiment du Génie en 1916 tandis que les 3 régiments qui la composent, le 333e RI français et les 2 RI US, sont envoyés en 1re ligne dès le 13 juin sur le secteur de Vauquois. Ils occupent ensuite le secteur entre Boureuilles et Avocourt avant d’être relevés dans la nuit du 12 au 13/07. 

L’État-major de la « Red Hand Division » à Clermont en juillet 1918 (Collection particulière)

Au repos jusqu’au 16/07 dans les villages autour de Clermont, la 157e DI remonte ensuite au front et occupe le secteur d’Avocourt et de la cote 304 où elle se signale par de nombreux coups de main dans les lignes allemandes.

Les 3 régiments de la 157e DI sont relevés les 14 et 15/09 et quittent l’Argonne pour participer à l’offensive générale en Champagne.

Des hommes du 372e RI au repos à la ferme de la Grange Lecomte à Auzéville à 3 km de Clermont. Les noirs américains ont importé le jazz en France. (Collection particulière) 

L'offensive Meuse-Argonne

Après la victoire de l’armée américaine les 12 et 13 septembre dans la réduction du saillant de Saint-Mihiel, le général PERSHING, dès que le front est stabilisé, déplace ses divisions en vue de la grande opération militaire que le maréchal FOCH lui a confiée : l’offensive Meuse – Argonne. L’objectif est d’une grande importance : il s’agit de se porter le plus vite possible au nord en direction de Mézières pour couper la voie ferrée Lille – Metz qui dessert l’ensemble des troupes allemandes sur le front ouest, ce qui contraindra l’ennemi à se replier. La 1re armée américaine doit relever, ceci dans le plus grand secret et en quelques jours, de nuit et sans lumière, la 2e armée française. L’effet de surprise est essentiel pour le succès de l’opération. C’est ainsi que plus de 800 000 soldats français et américains vont se croiser. PERSHING a établi son QG à Souilly où le passage de commandement avec le général HIRSCHAUER a lieu le 22 septembre à midi. Il a arrêté avec le général GOURAUD qui commande la IVe armée française située sur son aile gauche le plan de leurs opérations conjuguées. Pour atteindre le premier objectif de l’offensive qui consiste à obliger les Allemands à évacuer la forêt d’Argonne, PERSHING a aligné 3 corps d’armée entre la vallée de la Biesme et la Meuse, ses autres divisions tiennent le secteur entre Meuse et Moselle : à l’ouest, entre la Harazée et Vauquois, le 1er corps d’armée du général LIGGETT qui a installé son quartier général à Rarécourt ; au centre, le Ve corps d’armée du général CAMERON qui a son quartier général à Ville-sur-Cousances ; à l’est, d’Esnes-en-Argonne à Regnéville-sur-Meuse, le général BULLARD qui a son quartier général à Rampont.

Sur le front du secteur devant Clermont, le général LiGGETT a aligné ses 3 divisions d’attaque : à l’ouest, en liaison avec l’armée française, la 77e DI US du général ALEXANDER, au centre la 28e DI US du général MUIR et à sa droite la 35e DI US du général TRAUB ; cette dernière division compte dans ses rangs le capitaine Harry TRUMAN, futur président des États-Unis qui commande une batterie de 75. À  côté de Clermont, LIGGETT dispose également de la réserve de corps, la 92e DI US stationnée à la ferme de La Grange Lecomte, et de la réserve d’armée, la 82e DI US stationnée à la ferme de Beauchamp. Le parc d’artillerie du 1er corps d’armée américain qui couvre un front de 12 km, fourni en grande partie par l’armée française, est impressionnant : il compte 768 pièces dont 568 canons, parmi ceux-ci 336 canons de 75 et 190 canons de 155.

Positionnement de la 28e DI US, surnommée la « Division de Fer », la veille de l’offensive.

La 28e DI passe par Clermont le 19 septembre avant de rejoindre son secteur ; c’est ici que le général MUIR établit son quartier général avant de le transférer la veille de l’attaque à la fontaine des Gombiers près de Neuvilly-en-Argonne. Cette division est la plus exposée : elle doit notamment avancer en terrain découvert dans la vallée de la rivière « l’Aire » entre les hauteurs fortifiées de la cote 263 à l’ouest et de la butte de Vauquois à l’est, risquant ainsi d’être prise en écharpe entre deux feux.

Le camp de prisonniers de guerre allemands (collection particulière)

Clermont est une base arrière importante du dispositif. Sur son territoire, les Américains ont notamment installé un parc pour la guerre chimique et un dépôt d’essence à la ferme de Beauchamp. En effet, la ville, située à proximité du front, est très bien reliée par les routes et les voies ferrées qui permettent l’approvisionnement des troupes en munitions, des hommes et des animaux en rations et fourrage, mais aussi l’évacuation des blessés, les hommes vers  l’hôpital de Fleury-sur-Aire et les animaux de l’armée vers Autrécourt. Clermont voit également passer les prisonniers de guerre qui sont conduits à Souilly avant de voir l’installation d’un camp sur place.

L’offensive Meuse – Argonne qui va mener à la victoire est déclenchée le 26 septembre à 2 heures 30. L’artillerie américaine se déchaîne pendant 3 heures avant que les divisions montent à l’attaque dans un terrain particulièrement difficile. Les Allemands, d’abord surpris, vont contre-attaquer dès le lendemain et résister jusqu’au bout. Il faudra 2 semaines à la 1re armée américaine et la perte de 12 000 hommes pour nettoyer la forêt d’Argonne que l’ennemi évacue le 11 octobre. Le cimetière américain de Romagne-sous-Montfaucon, où sont inhumés 14 246 soldats US, la plupart tués lors de l’offensive Meuse-Argonne, témoigne de la violence des combats.

Le 28 octobre, le terrain d’aviation de Clermont retrouve une escadrille : le 50th Aero Squadron qui vient de Rémicourt (Marne) et qui va continuer ses opérations de combat jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918. Au début du mois, grâce au message du pigeon voyageur « Cher Ami », il avait pu localiser et parachuter armes, munitions, nourriture et médicaments au « Bataillon Perdu » encerclé par les Allemands dans la forêt d’Argonne, sauvant ainsi 194 hommes.

Les membres du 50th Aero Squadron devant des De Havilland DH4 sur le terrain de Clermont-en-Argonne.

 (Photographie du service aérien de l’armée des États-Unis)

Clermont-en-Argonne après la Grande Guerre

La ville a été très éprouvée par la guerre : 86 % des maisons ont été détruites. Pourtant, dès l’armistice, quelques familles rentrent au pays. Les conditions de vie sont si épouvantables que le préfet de la Meuse interdit le 28 novembre le retour des habitants. Le Service des Travaux de Première Urgence (STPU) mis en place le 13 décembre va employer des prisonniers de guerre et des militaires non démobilisés pour déblayer les ruines, remettre en état les sols et les voies de communication. Les alliés américains ramènent du front les munitions non éclatées près de Clermont où elles sont détruites. Les douilles en cuivre ramassées sur le secteur du 1er Corps d’Armée sont stockées à 1 kilomètre la ville et forment un impressionnant dépôt.

Une partie de l’immense tas des douilles d’obus de 75 stockées à côté de Clermont.

 (origine inconnue)

La mission anglo-américaine de la Société des Amis va en 1919 monter des baraques en bois et apporter une aide précieuse aux sinistrés qui reviennent petit à petit à partir du mois de mai. Les quakers réparent à leurs frais l’hôpital et achètent une maison rescapée qu’ils offrent à la commune pour servir de mairie provisoire. Sœur GABRIELLE, revenue à Clermont, va également beaucoup s’investir auprès de la population ; c’est elle qui intervient auprès de la ville de Clermont-Ferrand pour que cette dernière devienne la marraine de guerre de la cité argonnaise, permettant ainsi l’envoi d’argent et de matériel aux habitants.

La reconstruction de Clermont-en-Argonne durera 10 années, à l’exception de l’église Saint-Didier, classée Monument historique, qui ne sera complètement achevée qu’au printemps 1939.